Assis dans l’herbe, les yeux envahis par les collines,
le lointain des montagnes, la longue barre de Valensole,
je regardais les ruines du hameau que bientôt j’habiterai.
Robert Morel m’avait poussé de ce côté : – Va voir. C’est un tas de cailloux, ils le vendent pour presque rien. Je n’avais pas presque rien, je dus écrire à mon ami de toujours : Yves Claret qui, du Togo où il résidait, m’envoya un chèque.
Ainsi, sans que j’en sois pleinement conscient, ce pays et ses pierres noueuses, ses collines sauvages, ses bois profonds envahirent ma peinture. Une lente gestation, la prise de pouvoir des ciels profonds, des branches aux nœuds infinis, de la lourde silhouette grise de Lure qui, telle une taupe accroupie semble toujours dormir.
Marcher ce pays et plus encore rêver cette marche qui par ses mille canaux offre à ma main un immense dictionnaire de formes, une encyclopédie baroque, grise et lumineuse, rêve qui, aujourd’hui encore, me nourrit.
Bientôt la maison est reconstruite, Nicolas et Claire dévalent la pente vers l’école de Sigonce. Autour de la longue table les amis
s’assoient. Pierre Lieutaghi généreux et savant, Jean-Pierre Abraham lumineux et austère, il observe et juge.
Je les gave de théories bavardes. Le vin coule. Un facteur à Mobylette entre et salue, c’est André Combe, je suis loin de me douter qu’il deviendra éditeur.
Le hameau est perdu dans les terres ; quinze kilomètres de routes sinueuses le séparent de Forcalquier. Pour m’y rendre je passe sous les fenêtres de la maison de Pierre Magnan, j’aperçois son ombre rassurante, il écrit. Je l’admire, mais il n’est pas de mes amis, sa maison est trop petite, dit-il, pour en contenir plus.
Bas-alpin, il se méfie. Peut-être ne s’est-il pas suffisamment méfié.
Forcalquier, c’est la ville où je prends le café le matin. Les enfants maintenant vont au collège - Je m’assois au Bourguet où la Rose me sert, bougonne, mais je sais ce que cela cache de gentillesse.
C’est aussi la ville de Lulu qui me reproche narquois des attitudes improbables, et celle de Jacques Meunier fastueux et fou, je n’en finirais pas de les nommer, ces femmes et ces hommes qui me sont chers.
Mais je ne suis pas l’acteur de cette scène. Timide et confiant, je peins dans ma tête. Inconscient, j’amasse ce qu’aujourd’hui, l’âge venu, je restitue.
Parallèlement à l’exposition de mes peintures et de mes dessins j’expose les livres du préau des colline dont je suis l’éditeur :
Nourri de Melville, de ce bâtard de Genêt, de quelques autres fréquentations rugueuses, j’ai tenté, fouillant les brouillions, d’extraire pour mon propre plaisir et, j’ai la faiblesse de le croire, celui de quelques autres, des textes inédits… Ce fut le bonheur de la rencontre avec Christiane Veschambre, La Griffe et les rubans,suivi de cinq autres titres de cette auteure, un numéro de la revue éponyme. La découverte dans les archives d’Albert Cohen d’un texte caché, Salut à la Russie ; un bijou né de l’angoisse du massacre des juifs, un bijou jeté d’avions anglais sur les têtes rétives des Français. Puis récemment, la mise à jour des entretiens d’Albert Cohen dont l’histoire à elle seule serait un roman. La publication dans l’allégresse coupable de Zalzala récit de l’extrême résistance de l’homme dans le Pakistan écrasé par la dictature militaire.
Et d’autres livres qui remplissent mon âme vide de bonheur. Il ne faudrait pas oublier de lire François Boisivon, qui offre la vie à des ombres dans un jeu de miroir, où on ne sait qui est, où est ? le reflet. Aussi et non le dernier, Eric Maclos : Les ourlets roulés sous les doigts de la
Patience avec toute la peur dessous
Ramassés la peau bleuie de l’étreinte
Des doigts quand parler semble si dur même
Jacques Le Scanff